Pourquoi pas – 1936 – français

File3484 (1)Jean-Baptiste Charcot

L’explorateur et scientifique français Jean-Baptiste Charcot est né à Neuilly, en France, en 1867. Il a fait des études de médecine mais, fasciné par la mer, il voulait également devenir marin. Dans les années 1900, il a ainsi décidé de quitter l’école et de réaliser son rêve de naviguer sur les mers.

En 1901, différents pays ont dépêché des expéditions en Antarctique. Charcot voulait que la France participe à une telle exploration ; il a donc décidé de consacrer la majeure partie de ses actifs pour financer cette mission. En 1903, la construction du “Français”, un navire spécifique pour ce voyage, est lancée.

 

Une carrière réussie

Charcot est incontestablement devenu un scientifique accompli et c’est entre autre à ses expéditions que l’on doit une grande partie du progrès en matière de cartographie. Il a navigué à la fois au Pôle Sud et au Pôle Nord. Ces expéditions n’étaient cependant pas sans risques et à la suite d’un retour du «Français», endommagé lors d’une expédition en 1905, le bateau  a été vendu. En 1908, Charcot a commandé la construction d’un autre navire , le «Pourquoi Pas?», un tri-mâts spécialement renforcé pour la navigation dans les régions arctiques.

 

Escale en Islande en 1936

Charcot est devenu l’un des plus célèbres explorateurs du monde. Au total, il avait déjà organisé 27 expéditions dans les régions arctiques lorsqu’il a fait escale à Reykjavik, comme il avait coutume de faire, lors d’une panne du «Pourquoi Pas?», en septembre 1936. Les réparations ont pris environ deux semaines. Charcot a certainement profité de cette période pour rencontrer des personnes qu’il avait fréquentées lors d’escales précédentes, dont Thora Fridriksson (1866-1958), une grande dame francophile et francophone. Thora était une amie de la famille Charcot. Ils ont notamment échangé par lettres, entre 1925 et 1952. La dernière lettre de Charcot à Thora est écrite le jour de Noël 1934.

 

La tempête

Le mardi 15 septembre 1936, les réparations du “Pourquoi pas ?” étaient achevées et le navire est sorti du port à 13H00. Personne ne se doutait alors du sort qui l’attendait. Ils étaient au total 41 membres de l’équipage, tous des chercheurs expérimentés et de très bons marins. L’équipage était très heureux de rentrer à la maison, mais se dirigeait auparavant vers le Danemark où la Société danoise des géographes devait honorer Charcot pour son travail scientifique.

 

Le sort est jeté

On pense que le «Pourquoi pas?» se trouvait au large de Reykjanes lorsqu’une grande tempête a frappé. Le navire a changé de cap et est retourné dans la baie de Faxafloi pour se mettre à l’abri mais la tempête s’est renforcée et, à 22H00, s’est transformée en ouragan. Beaucoup de marins, qui étaient à la mer cette nuit-là, estiment que c’est le temps le plus brutal qu’ils ont jamais connu. Dans une interview avec le journal Thjodviljinn, près de cinquante ans plus tard, Ingibjörg Fridgeirsdottir, maîtresse à Hofsstadir dans la région de Myrar, se souvient de la nuit en question:

«… La veille, j’avais arraché quelques pommes de terre et les avait mises dans un pot de fer – il était assez grand … Je ne l’ai pas vu, en sortant, mais me suis attendue à ce qu’il soit quelque part, tout près. Or le vent avait été si fort qu’il l’avait soulevé dans les airs et projeté sur la pente quelques mètres de l’autre côté. Il était tombé si brutalement qu’il était complètement fendu…»

Dans ce vent ravageur, le «Pourquoi Pas?» a dérivé. Il devait naviguer vers Reykjavik mais, chassé par le vent, il se trouvait dans une zone de récifs au large de Myrar. Le lendemain, on a appris qu’il s’était échoué sur le récif Hnokki, près de la ferme de Straumfjördur. Le temps était encore mauvais. La Société pour la prévention des accidents a contacté la ville d’Akranes et le bateau Aegir, un nouveau navire appartenant à Sturlaugur Haraldsson, est parti à 10h00. Dix personnes se trouvaient à bord. L’équipage a fait un effort héroïque pour atteindre leur destination. Lorsqu’Aegir est arrivé sur les lieux, plus rien du «Pourquoi Pas?» n’était visible, à l’exception du sommet d’un mât. Les dix marins ont reçu le message que leur aide n’était plus nécessaire. Ils ne pouvaient cependant pas rentrer à Akranes du fait des mauvaises conditions météorologiques.  Ils se sont donc rapprochés de la plage la plus proche où 21 corps s’étaient échoués. On a transporté les corps sur la pente du littoral. Finnbogi Rutur Valdimarsson (1907-1989) en a pris une photo célèbre.

 

Un survivant

1Lorsque Gudjon Sigurdsson, agriculteur à Straumfjördur, et Kristjan Thorolfsson, son fils adoptif, sont sortis de leur ferme au matin du 16 septembre, ils ont eu un choc en voyant un grand navire tout près du littoral et ils ont compris qu’une grande catastrophe avait eu lieu. Un seul membre de l’équipage du “Pourquoi Pas ?” a survécu, le pilote Eugène Gonidec. Il a réussi à s’accrocher à une passerelle et les vagues l’ont ainsi rejeté sur la terre. Kristjan, âgé de seulement 18 ans, l’a vu et a  tant bien que mal réussi à le tirer de la mer houleuse. Gonidec a été soigné à Straumfjördur, où Gudjon habitait avec son épouse, Thordis Jonsdottir, et leur servante Sigridur Thorsteinsdottir. Ingibjorg Fridgeirsdottir est bientôt venue leur apporter de l’aide. Bien qu’il fût épuisé et ses yeux attaqués par le sel de la mer, Gonidec s’est assez rapidement rétabli. On a essayé de le tenir à l’écart des fenêtres qui donnaient sur la mer. Il fallait cependant qu’il identifie les corps. En tant que seul survivant, il était très vulnérable. Les corps ont été déplacés vers Reykjavik et d’autres ont été retrouvés plus tard, sur la plage. Un total de 40 personnes ont péri avec le navire lors de cette nuit fatidique.

Le journal Morgunbladid du 17 septembre 1936 racontait : «… Nous ne pouvons rien faire pour soulager la douleur des proches en deuil dans un pays lointain. Nous ne pouvons que les assurer qu’aucune nation dans le monde est susceptible de mieux comprendre leur douleur que nous autres, Islandais.»

 

Funérailles à l’église de Landakot

Une cérémonie, l’une des plus somptueuses organisée dans ce pays, a eu lieu à l’église de Landakot le 30 septembre. Une grande foule s’est rassemblée dans les rues de la ville et les drapeaux ont été mis en berne. Après la cérémonie, les corps retrouvés ont été rapatriés vers Saint-Malo, en France. Vigdis Finnbogadottir, plus tard Présidente d’Islande, était alors une petite fille, et elle se souvient de cette cérémonie ainsi:

«C’était un jour de septembre, beau et ensoleillé. … Il me semblait que tous les habitants de Reykjavik se trouvaient rassemblés là. Soudain, tous les hommes ont tiré leurs chapeaux et j’ai vu alors un grand nombre de cercueils sortir de l’église… cela a eu un tel impact sur mon âme d’enfant … ”

 

Épilogue

Début d’octobre, les corps de l’équipage sont arrivés en France. Sur le rivage, une foule se tenait, silencieuse et tête baissée. Un service commémoratif a eu lieu à Saint-Malo et des funérailles nationales ont été organisées à la cathédrale Notre-Dame de Paris.

L’été 1961, une expédition de plongeurs a réussi à retrouver l’épave du navire. Le plongeur Eysteinn Sveinbjörnsson (né en 1929) faisait partie de l’expédition. En 2011, il a apporté un cadeau au Centre de la culture à Borgarnes: Une bouteille de vin rouge du “Pourquoi Pas ?”. Il l’avait conservée pendant cinquante ans.

La passerelle qui a sauvé la vie du marin Gonidec a été conservée à la Résidence de France jusqu’en 2000, puis elle a été ramenée en France. Des marins des goélettes l’«Étoile» et la «Belle Poule» l’ont portée de la Résidence sur Skalholtsstigur, à travers le centre de Reykjavik et au port.

Mme Vallin-Charcot, petite-fille du Commandant, est souvent venue en Islande, en mémoire de son grand-père. Au Centre de la Culture, elle a pu voir des objets du navire et lire les lettres de ses grands-parents écrites à Thora Fridriksdottir. Mme Vallin-Charcot était bébé lorsque son grand-père est mort. Elle était une grande consolation pour sa grand-mère, en deuil. Son dernier voyage ici date de l’automne 2015, lorsqu’elle est venue accompagnée des cinéastes français et de Svanur Steinarsson, de Straumfjördur, qui a contribué pour que l’histoire de cet événement tragique ne s’oublie pas.

 

Text: Guðrún Jónsdóttir. Traduction française: Pálmi Jóhannesson/Gaëlle Hourriez-Bolâtre.

Photographies: Finnbogi Rútur Valdimarsson et inconnus.

Safnahús Borgarfjarðar – Borgarnes Museum – 2016

Autres références: http://corsairedango.fr/